La main courante est le document le plus rédigé et le plus mal rédigé du métier. Un agent en écrit plusieurs par vacation pendant toute sa carrière, souvent sans avoir jamais appris comment. Or c’est aussi la seule trace qui restera de son intervention si l’affaire remonte, six mois plus tard, devant un tribunal, un assureur ou une commission de discipline.
Premier point à lever : la main courante dont il est question ici n’est pas celle que l’on dépose au commissariat. La main courante policière est une déclaration faite par un particulier auprès des services de police ou de gendarmerie. La main courante de service est un registre professionnel tenu sur un site par l’équipe de sécurité. Rien à voir.
Deux documents, deux fonctions
La main courante est un registre chronologique. Elle consigne le déroulement d’une vacation : prise et fin de service, rondes effectuées, ouvertures et fermetures, passages de livraison, alarmes, anomalies techniques, événements marquants. Une ligne par événement, dans l’ordre où ils surviennent.
Le rapport d’incident est un document ponctuel. Il se déclenche quand un événement sort de l’ordinaire : agression, vol constaté, dégradation, intrusion, malaise, départ de feu, refus d’accès conflictuel, intervention des forces de l’ordre ou des secours. Il détaille ce que la main courante ne fait que signaler.
Les deux se complètent et ne se remplacent pas. L’incident apparaît en une ligne dans la main courante, avec renvoi au rapport, et le rapport développe. Un incident consigné nulle part n’a jamais eu lieu. Un incident consigné deux fois avec deux versions différentes est pire encore.
Quelle valeur juridique
Il faut être précis, parce que le sujet est souvent survendu.
Aucun texte général n’impose la tenue d’une main courante aux entreprises de surveillance humaine. L’obligation est contractuelle et professionnelle : elle découle du cahier des charges du client, des consignes du site et des procédures de l’employeur. À ne pas confondre avec le registre de sécurité d’un établissement recevant du public, qui est lui imposé par la réglementation incendie et obéit à ses propres règles.
En revanche, la valeur probatoire est bien réelle. En matière pénale, la preuve est libre : un juge peut retenir une main courante ou un rapport d’incident comme élément d’appréciation. Ce document sera lu, comparé aux images de vidéoprotection, confronté aux déclarations. C’est ce qui en fait un enjeu, y compris pour l’agent lui-même en cas de mise en cause.
Les règles d’or de la rédaction
Des faits, rien que des faits
La méthode utile tient dans cinq questions : qui, quoi, où, quand, comment. Vous remarquerez l’absence du pourquoi. Ce n’est pas un oubli. Le motif, l’intention, l’état d’esprit d’une personne ne se constatent pas, ils s’interprètent. Un agent constate, il n’interprète pas.
Concrètement, on n’écrit pas « l’individu a volé un article », mais « j’ai constaté que la personne est passée les caisses en possession d’un article non réglé ». On n’écrit pas « il était agressif », mais « il a élevé la voix et frappé du poing sur le comptoir d’accueil ». On n’écrit pas « il semblait alcoolisé », mais « ses propos étaient confus et son élocution difficile ».
La différence n’est pas cosmétique. La première formulation est une qualification juridique ou un diagnostic, que l’agent n’a pas qualité pour poser. La seconde est un constat, qui tient devant un juge.
Une chronologie horodatée
Chaque élément porte son heure. L’heure du constat, l’heure de l’appel, l’heure d’arrivée des secours ou des forces de l’ordre, l’heure de fin d’intervention. C’est ce qui rend un récit vérifiable et recoupable avec les enregistrements.
Aucune modification après coup
Sur registre papier : écriture à l’encre, pas de blanc correcteur, pas de page arrachée. Une erreur se barre d’un trait, se corrige à côté et se paraphe. Sur outil numérique : horodatage automatique et absence de possibilité de modification rétroactive. Une main courante rature est une main courante suspecte.
Rédiger immédiatement
Dans l’heure, jamais en fin de vacation, encore moins le lendemain. La mémoire reconstruit vite, et une contradiction entre votre rapport et vos déclarations ultérieures pèsera plus lourd que les faits eux-mêmes.
Ce qu’on n’écrit jamais
Une main courante contient des données personnelles. Elle relève donc du RGPD, avec trois conséquences directes.
- Pas de données sensibles : origine, religion, opinions, santé, orientation sexuelle. Décrire une personne par sa supposée origine n’est ni utile, ni légal.
- Pas de jugement de valeur, pas de surnom, pas de commentaire ironique. Le document sera peut-être lu par la personne concernée, qui dispose d’un droit d’accès.
- Pas de conservation indéfinie. La durée doit être proportionnée à la finalité et définie par l’employeur.
Le code de déontologie de la sécurité privée impose par ailleurs le respect de la dignité des personnes. Cette exigence vaut pour ce qu’on écrit autant que pour ce qu’on fait.
Modèle commenté : entrée de main courante
14/03/2026 - 22h17 - Poste : accueil principal - Agent : DUPONT Marc (carte pro n° ...) Constat d'une porte de secours niveau -1 maintenue ouverte par un extincteur posé au sol. Extincteur retiré, porte refermée et vérifiée. Aucune personne présente sur place. Information transmise au chef de poste à 22h21. Voir rapport d'incident n° 2026-041.
Ce qui rend cette entrée utilisable : une date et une heure précises, l’identification du rédacteur et de son poste, un fait constaté et non supposé, l’action menée avec son résultat, la transmission horodatée, et le renvoi au rapport détaillé.
Ce qui l’aurait rendue inutilisable : « porte du sous-sol encore ouverte, sûrement les livreurs, réglé ». Aucune heure, aucune localisation exacte, une supposition sur l’auteur, et une action non décrite.
Modèle commenté : rapport d’incident
RAPPORT D'INCIDENT n° 2026-041 1. IDENTIFICATION Site : ..................................................... Date et heure de l'incident : .............................. Rédacteur : nom, prénom, fonction, n° de carte professionnelle Date et heure de rédaction : ............................... 2. NATURE DE L'INCIDENT (une ligne factuelle : intrusion, dégradation, malaise, refus d'accès, déclenchement d'alarme, agression, vol constaté...) 3. CIRCONSTANCES Récit chronologique et horodaté, à la première personne, au passé. Uniquement ce que vous avez vu, entendu ou fait vous-même. Ce qui vous a été rapporté est signalé comme tel : "M. X m'a déclaré que..." 4. PERSONNES CONCERNÉES Description physique objective, vêtements, éléments d'identification si communiqués volontairement. Pas d'appréciation, pas de mention d'origine. 5. TÉMOINS Nom et coordonnées si la personne accepte de les communiquer. 6. MESURES PRISES Actions menées, dans l'ordre, avec heures. Appels effectués : destinataire, heure, contenu de l'information transmise. 7. SUITES ET INTERVENANTS EXTÉRIEURS Police, gendarmerie, pompiers, SAMU : heure d'appel, heure d'arrivée, identité du responsable rencontré, numéro de procédure si communiqué. 8. ÉLÉMENTS DE PREUVE DISPONIBLES Caméras concernées et plage horaire, badges, contrôle d'accès, photos. 9. SIGNATURE Rédacteur : ............ Chef de poste : ............
Deux points souvent négligés dans ce document. La rubrique 3 doit distinguer nettement ce que vous avez constaté de ce qu’on vous a rapporté : ce sont deux niveaux de preuve différents. Et la rubrique 8 est celle qui sauve les dossiers : signaler l’existence d’images dans les délais utiles évite qu’elles ne soient effacées avant d’avoir pu être exploitées.
Après la rédaction
Transmettez selon la procédure du site, sans délai, et conservez la preuve de cette transmission. Ne remettez jamais un exemplaire à un tiers de votre propre initiative : la communication à un client, à un assureur ou à des forces de l’ordre relève de l’employeur et du cadre légal applicable.
Et ne modifiez rien ensuite. Si un élément nouveau apparaît, il fait l’objet d’un rapport complémentaire daté, jamais d’une correction de l’original.
Une compétence qui se travaille
La rédaction professionnelle fait partie intégrante du métier d’agent de prévention et de sécurité. Elle est traitée dans la formation Titre V APS et retravaillée lors du MAC APS. Elle est également au cœur des missions du chef d’équipe en sécurité incendie, qui tient la main courante au PC sécurité : c’est un point du programme SSIAP 2.
Elle rejoint enfin la gestion des conflits : bien écrire après, c’est aussi ce qui protège quand on a bien agi pendant.
FCS Formation, centre certifié Qualiopi et autorisé par le CNAPS, à Montreuil (93), à 15 minutes de Paris. Consultez les prochaines sessions ou appelez le 01 48 58 54 38. Réponse sous 24 heures.
Questions fréquentes
La main courante d’un agent de sécurité a-t-elle une valeur juridique ?
Elle ne constitue pas un acte officiel, mais en matière pénale la preuve est libre : un juge peut la retenir comme élément d’appréciation, au même titre que les images de vidéoprotection ou les témoignages.
Quelle différence avec une main courante déposée au commissariat ?
La main courante policière est une déclaration faite par un particulier auprès des services de police ou de gendarmerie. La main courante de service est un registre professionnel tenu sur site par l’équipe de sécurité. Les deux documents n’ont ni le même auteur, ni la même finalité.
Peut-on écrire qu’une personne a volé ?
Non. Le vol est une qualification juridique qui relève du juge. L’agent décrit ce qu’il a constaté, par exemple le franchissement des caisses avec un article non réglé.
Que faire en cas d’erreur dans une main courante papier ?
Barrer d’un trait unique, corriger à côté et parapher. Jamais de blanc correcteur, jamais de page arrachée : une trace de modification décrédibilise l’ensemble du registre.
Combien de temps conserve-t-on ces documents ?
Aucune durée générale n’est fixée. S’agissant de données personnelles, la conservation doit être proportionnée à la finalité poursuivie et sa durée définie par l’employeur dans le cadre du RGPD.
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